Coupable de rien de Kersnovskaïa

Je dois vous parler d’un livre qui m’a fortement impressionnée. Il s’agit de : Coupable de rien d’Euphrosinia Kersnovskaïa 1991 (1994, pour la traduction et l’édition française chez Plon).

Si tous les rescapés des camps de concentration soviétiques ont connu des épreuves similaires, Euphrosinia Kersnovskaïa, comme Ivan Bagriany, l’auteur du Jardin de Gethsémani, 1961, dont je vous parlerai prochainement), fait partie de ceux qui n’ont jamais plié. Elle montre que la personnalité humaine arrive à résister jusqu’au bout et finit par triompher de la force inhumaine qui veut l’anéantir.

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Chronique illustrée de ma vie au goulag. « Voilà tout ce que j’ai vécu p.253 »

Née en 1907, Euphrosinia Kersnovskaïa est une Russe dont la famille d’origine noble a quitté Odessa en 1919 pour fuir la révolution bolchevique et s’installer en Bessarabie.

Euphrosinia refuse de se réfugier en Roumanie et va assister impuissante à la collectivisation forcée et à l’appauvrissement rapide de sa seconde patrie.

Puis elle découvre la Russie, son pays natal, à travers le travail forcé du goulag, au cours d’un long périple de quinze ans en train, en bateau et à pied, qui l’amènera jusqu’au cercle polaire.

Son récit Coupable de rien débute en 1940, année où la Roumanie cède à l’URSS le petit territoire de la Bessarabie.

« Dante dans son Enfer, n’était pas allé jusque-là… »

L’auteure est alors âgée d’une trentaine d’années. Dans les années soixante, après avoir survécu aux épreuves de la relégation, de la prison et des camps, puis, aux dangers des mines de charbon du Grand Nord où elle a travaillé comme haveuse après sa libération en 1952, Euphrosinia Kersnovskaïa entreprend de rédiger la chronique de ce qu’elle appelle ses « années d’apprentissage » : plus de mille cinq cents pages dactylographiées illustrées d’environ sept cents dessins aux crayons ou à l’aquarelle.

Dotée d’un sens aigu de l’observation et d’une prodigieuse mémoire visuelle, Euphrosinia rehausse son récit de petits tableaux qui sont autant de témoignages sur la barbarie humaine, et sur un univers que personne n’a jamais photographié : « le blé qu’on laisse pourrir alors que les paysans ont faim – la naissance d’une petite fille dans un wagon bondé de prisonniers – ce n’était pas des prisonniers mais des blocs de souffrance – la famine permanente, organisée par le plus cruel des tsars, le communisme ! – L’extermination des faibles – les fouilles nocturnes – et ces mères qui n’ont même pas pleuré en déposant leurs enfants dans la tombe – Dante dans son Enfer, n’était pas allé jusque-là… ».

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L’arrivée au camp de rééducation par le travail, 1943-44

Principalement créé pour éloigner les opposants politiques et terroriser les populations, le goulag exploite une main d’œuvre réduite en esclavage pour extraire charbon, pétrole, minerais et autres ressources de l’immense Russie. Mal nourris, torturés, insultés, épuisés, les prisonniers sont systématiquement avilis, mais Ephrosinia résiste à tous les mauvais traitements, à toutes les humiliations.

Elevée à « l’ancienne mode »  en Bessarabie par des parents qui avaient fui le bolchévisme, Ephrosinia n’a pas grandi dans l’univers soviétique, contrairement à un Soljenitsyne ou à un Chamalov. La peur et le mensonge inhérents au système communiste lui sont si profondément étrangers qu’elle les affronte d’un cœur pur, parfois naïf, avec intrépidité même! Le travail forcé, si dégradant pour ceux qui y sont soumis, est pour elle un refuge, et sa foi un aiguillon qui l’incite à toujours s’engager, la tête haute, sur le « chemin difficile », et à mettre son extraordinaire courage physique au service de son intégrité morale.

La dernière année de camp

Coupable de rien, p.227

« Chaque nuit, les gardiennes m’amenaient dans la salle de garde et me laissaient en « tête à tête » avec une assiette de mouton à l’ail abondamment arrosée de sauce bien grasse, le tout accompagné d’une brioche dorée. Or, je l’avoue, j’aurais été capable d’avaler du son moisi et de la betterave pourrie ! L’épreuve était dure, mais je savais que je ne céderais pas.

Et Kirpitchenko le savait aussi. Aussi vint-il me voir en personne pour me briser…

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— Qu’est-ce que tu cherches à prouver, Kersnovskaïa, Si on le juge nécessaire, on te nourrira de force.

— La force c’est votre arme !

— Ou alors tu mourras !

— Possible. Ça aussi c’est en votre pouvoir !

— Tu veux voir le procureur ? Je vais te donner du papier. Ecris !  Même si c’est une plainte contre moi, je transmettrai. 

Il m’a donné du papier et j’ai écrit de la main gauche, non sans difficulté, une plainte contre lui. Mais j’ai quand même refusé de manger. Kirpitchenko ne transmit pas ma plainte. Mieux encore : il cacha toute l’affaire au directeur du camp. »

« Il est un hymne aux plus hautes valeurs de l’homme »

Coupable de rien n’est donc pas un livre comme les autres. Parce qu’il est un hymne aux plus hautes valeurs de l’homme, ce livre est plus que jamais actuel en ces temps de troubles.

Aujourd’hui, le bagne russe existe toujours. Accusé sans preuve de « terrorisme » et condamné en août 2015 après avoir été naturalisé russe de force, le cinéaste ukrainien Oleg Sentsov purge une peine de vingt ans dans un bagne de Sibérie pour s’être opposé à l’annexion de la Crimée par la Russie.

Et les méthodes de la « justice » russe n’ont pas changé : « Si on le juge nécessaire, on te nourrira de force… ». Soixante-quatre ans plus tard, en mars 2016, le tribunal russe qui jugea Nadia Savtchenko la menaça de même.

Marie-France Clerc

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