La Limite de l’oubli de Lebedev

 

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La Limite de l’oubli,  Serguei Lebedev, éditions Eskmo 2011. Verdier 2014

Attirée par le nom de l’auteur, un nom slave, j’ai emprunté ce livre à la bibliothèque de mon petit village provençal. Ainsi commence un récit qui m’a profondément touchée :

« Je me trouve à l’extrémité de l’Europe. Ici on voit, à nu dans chaque falaise, l’or jaune de la pierre et une terre ocre ou flamboyante semblable à de la chair. La pierre s’effrite sous l’assaut des vagues. La chair s’érode sous les marées. »

Qui est ce « je » inaugural? Un narrateur sans nom mais dont le regard et la sensibilité extralucides offrent au lecteur la radioscopie charnelle d’une falaise, à « l’extrémité de l’Europe ». Quelle extrémité ? Gibraltar. Mais face à l’océan inconnu, l’âme et le cœur « pleins de la mémoire des espaces qui s’étendent vers le cercle polaire, de leur mutisme qui a soif de mots… », le narrateur poursuit : « Venu ici au bout du monde, je n’ai pas mon dessein devant, mais derrière moi : je dois m’en retourner. Mon voyage est fini, j’entame mon trajet de retour : vers les mots ».

A travers les objets, les menus faits du quotidien, lisant sur les visages connus ou inconnus, communiant avec les paysages désolés du grand Nord, taïga , forêts,  fleuves abandonnés, montagnes dévastées par les déchets d’exploitations industrielles  délaissées, villes minières sans âme peuplées par d’anciens prisonniers des camps dont les baraquements proches sont tombés en abandon, le narrateur plonge le lecteur dans la mémoire à la fois objective et recrée d’une Russie martyrisée par presque un siècle de communisme, une dictature qui gouverna par la peur, transformant  les êtres humains en machines à produire et déshumanisant —pour combien de temps encore?— toute une société.

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Serguei Lebedev

Le narrateur évoque d’abord son enfance : ni nom de lieux, ni noms de personnes ; un petit village loin tout. Dans la datcha voisine vit le seul personnage qui émerge ;  le mystérieux Autre-Grand-Père,   personnage d’une insidieuse perversité. Mordu par un chien, l’enfant survit grâce à une transfusion du sang de cet homme énigmatique (on devine un tortionnaire asservi au totalitarisme stalinien). Désormais héritier d’une mémoire cachée,  le narrateur, va devoir se décider un beau jour à affronter ce passé sulfureux.

« Ayant grandi pendant la période de transition qui a suivi la pérestroïka, et la chute du régime soviétique, Lebedev appartient à une génération héritière d’une mémoire historique « trouée » pour laquelle la violence politique—pourtant centrale dans la conscience collective des Russes—demeure fiction ou cauchemar. Mais l’auteur a su s’affranchir des contraintes imposées par l’effacement des années soviétiques. » Le narrateur se fait le héraut des millions de morts  du Goulag dont le sang imbibe encore la terre, de ces millions de cadavres conservés dans la tourbe ou le permafrost.

Un peuple qui refuse de reconnaître son passé est condamné à le revivre dit la sagesse des nations. C’est à cette découverte que nous convie le récit, avec ses paysages sublimes, ses macabres découvertes, ses analyse subtiles des tremblements de la mémoire,  et tous ses personnages, déshérités, dévastés par leur misère ou leur ignominie, pervertis ou lumineux,  porteurs à leur insu de la tragédie du peuple russe mais aussi gardiens de son invulnérable puissance de vie ! Une fresque qui  acquiert une densité mythique sous la plume poétique de Lebedev et dans une traduction qui a su préserver le souffle de l’écrivain.

Mais pour que triomphe la vie, il faut se libérer de son passé, l’élucider, comprendre « tout ce qui n’avait pas été compris, tout ce qui demeurait caché. » Comment dépasser le traumatisme du Goulag ? Comment éviter qu’un nouveau totalitarisme fondé sur la peur ne se réinstalle en Russie aujourd’hui ?

Par la parole libre. Celle des artistes, entre autres: dans La Fin de l’homme rouge, Svetlana Alexievitch a donné la parole aux témoins de l’époque soviétique. Est-ce par un retour à la spiritualité comme semble le suggérer Lebedev ? Mais la récupération politique de l’Eglise orthodoxe déjà pratiquée par Staline est à nouveau une réalité. Et la réhabilitation de Staline, de Dzerjinsky ne laissent pas d’inquiéter…

Qui parlera ?

La Limite de l’oubli,  Serguei Lebedev, éditions Eskmo 2011. Verdier 2014
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