La plongée de Tchoukovskaïa

fullsizeoutput_1bf9« Comment rester un homme intègre sous la dictature communiste? »

Au Salon du Livre, le 27 mars 2017, à Paris, j’ai acheté « La Plongée » de Lydia Tchoukovskaïa et j’ai rencontré la traductrice Sophie Benech. Je venais de lire « La Fin de l’homme rouge » le beau livre de Svetlana Alexievitch traduit pas ses soins, et j’en étais encore émue. Je lui ai demandé: « Pourquoi le peuple russe qui a subi 30 ans de terreur stalinienne, 70 ans de dictature communiste continue-t-il à se soumettre au totalitarisme policier d’un Poutine ? » Elle ne m’a pas répondu directement, elle m’a seulement dit : « Relisez « La Fin de l’homme rouge » ». C’est que j’ai fait. Sans être totalement éclairée. J’ai lu aussi « La Plongée » de Lydia Tchoukovskaïa. Et j’ai un peu mieux senti quelle force anime ceux qui, au risque de leur vie, ont refusé le conditionnement idéologique auquel fut asservie la population soviétique, car ce livre explore, en particulier, la question cruciale de la fidélité de l’écrivain à soi-même. 

fullsizeoutput_1bfc Deux romans autobiographiques

Lydia Tchoukovskaïa (1907-1996) est une femme de lettres russe très connue pour ses Entretiens avec Anna Akhmatova. Auteure de nombreux articles, essais et études littéraires, elle n’a laissé que deux œuvres de fiction directement inspirés de sa vie.

« Refuser d’ouvrir les yeux… »

 Son premier roman, Sophia Pétrovna, s’inspire de l’arrestation en 1937 de son mari, le physicien Matveï Bronstein, disparu lors de la Grande Terreur. Ce roman est une chronique de l’année 1937 et de la Terreur vues par les yeux de Sophia, une Soviétique moyenne dont la vie bascule lorsque son fils, un jeune communiste fervent, est arrêté comme des millions d’autres et accusé de crimes imaginaires. Mais Sophia est une femme simple : cherchant désespérant un sens à ce qui lui arrive et aux répressions qui se déchaînent dans son pays, elle refuse de regarder la vérité en face, comme bon nombre de ses contemporains. « Elle est l’image de ceux qui ont sérieusement cru que ce qui se passait était raisonnable et juste » écrit Lydia Tchoukovskaïa. Superbe portrait d’une Soviétique sincère, prise dans les rouages du stalinisme.

Reconnaître « la vérité du mensonge… »

La narratrice de La Plongée, en revanche, est beaucoup plus proche de l’auteure. Nina est une femme cultivée, traductrice, écrivain, grande connaisseuse de poésie et de langue russes dont le mari a été lui aussi arrêté en 1937. Elle, non seulement elle discerne le mensonge, mais elle s’insurge contre lui ! « On pouvait reconnaître la vérité du mensonge d’après le ton des mots ! ». Cette fois, nous sommes en 1949, année de procès à Moscou, au début d’une campagne contre le « cosmopolitisme » qui entraîna de nouvelles vagues d’arrestations touchant entre autres les intellectuels, les Juifs et les survivants de l’année 1937. Une propagande délirante inonde la presse, la radio, et les esprits, comme si l’ombre de 1937 revenait obscurcir le paysage…

Un microcosme, véritable raccourci de la société soviétique

Février 1949 : Nina s’est isolée dans une maison de repos pour écrivains afin de travailler mais surtout pour plonger en elle-même par l’écriture, essayant d’imaginer le destin de son mari arrêté en 1937 et dont elle est toujours sans nouvelles : « Où était sa tombe ? Qu’avait-il vu en dernier, au moment où la vie le quittait ? »

Avide de solitude et de calme, elle fait de longues promenades dans la nature hivernale dont la beauté (il y a là de très belles pages qui convoquent toute la poésie russe), lui permet d’échapper à une réalité sordide. Mais elle ne peut éviter tout contact avec les gens qui l’entourent, et qui incarnent différents destins et différentes attitudes face au déferlement de la propagande. Il y a les écrivains soviétiques serviles qui haïssent Pasternak ; le poète juif Weksler qui a perdu presque toute sa famille pendant la guerre et qui vit dans la crainte d’une arrestation ; la surveillante, chargée d’espionner les pensionnaires et qui va apprendre que sa sœur doit retourner aux camps; la femme de ménage et ses enfants qui sont marqués d’infamie pour s’être retrouvés en territoire occupé par les nazis ; sans oublier le journaliste qui entérine spontanément les mots d’ordre du pouvoir…

« je ressentais de la honte. »

Quant au romancier Bilibine, un ancien détenu victime des purges de 37 avec qui la narratrice fait de longues promenades par les chemins enneigés, il lui confie en tête à tête avoir passé de longues années de sa vie dans les camps, et écrire en secret… Mais loin d’écrire pour lui son histoire, il maquille le récit de sa vie dans un roman médiocre à la gloire du réalisme socialisme qui épouvante Lina :

 Jusqu’à présent, il m’était arrivé dans la vie d’éprouver du chagrin. Mais c’était la première fois que je ressentais de la honte. 

Liberté de collaborer ? Liberté de résister ?

L’intelligentsia, représentée ici par des hommes de lettres, non seulement ne dénonce pas le mensonge ambiant, mais le cautionne. Par aveuglement ? Par lâcheté ? Par peur ? Par intérêt ? Mais au bout du compte, qui est en droit de juger ? Pourtant, aujourd’hui en 2017, le procès des crimes du communisme et de ses complices reste encore à faire ! Et puis, n’oublions pas tous ceux qui ont résisté et même perdu la vie ! Lydia Tchoukovskaïa a soutenu nombre de dissidents, elle s’est engagée à partir des années 1960 dans le combat pour les droits de l’homme, prenant publiquement la défense de Soljenitsyne, de Siniavski et de Daniel, de Brodsky, de Sakharov, de Pasternak qu’elle défend dès 1949, et d’autres intellectuels en butte aux persécutions du pouvoir. Ce qui lui valut d’être exclue de l’Union des Écrivains en 1974 et interdite de publication.

« Retrouver des frères… »

Lydia Tchoukovskaïa a écrit ses deux romans comme des bouteilles que l’on jette à la mer – sans aucun espoir d’être publiée de son vivant. Et si elle descend ainsi au plus profond d’elle-même, dans son passé et celui de son peuple, c’est pour « trouver des frères, si ce [n’est] maintenant, du moins dans l’avenir ». Sophia Pétrovna, écrite en 1939-1940 n’a été publié en russe à Paris qu’en 1965. La Plongée, écrite entre 1949 et 1957 fut publiée en Occident en 1972, et parut en français en 1974. Les deux livres n’ont été publiés en Russie qu’en 1988.

J’ai mieux compris ce que voulait me dire Sophie Benech.

*

(Ces notes doivent beaucoup à la préface de Sophie Bénech. Quelques aperçus sont de Balagan, le blog de Jean-Pierre Thibaudat).

Sophia Pétrovna, éditions Interférences, 136 p., 16,25€. Traduit du russe par Sophie Benech.

La Plongée, traduction André Bloch revue par Sophie Benech, éditions Le Bruit du temps. 216 p., 8€.

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