La plume et le pinceau de Taras Chevtchenko

Depuis 1933, « La parole ukrainienne », mensuel bilingue, diffuse la culture, la mémoire et l’actualité de l’Ukraine. Ce mois-ci, son directeur de publication, Jean-Paul Pylypczuk, poursuit sa mission avec un superbe numéro spécial, en français, consacré à Taras Chevtchenko, et rédigé par Anatoly Tchumak dont l’érudition n’a d’égale que sa fidélité à l’Ukraine ! (n°3121, juillet 2020)

Huit pages passionnantes, une mine d’informations ! Biographie de Taras, analyse et réception de ses œuvres littéraires, esquisse d’une poétique — la « courbe obligée » de ses vers ! —, importance des doumés dans son inspiration, rayonnement universel de sa pensée, films, ballets, pièces de théâtre, Institutions, places et rues portant son nom, sans oublier statues, commémorations, timbres et cartes postales à son effigie ! J’ai aussi appris la différence entre kobza et bandoura, entre mohila et kourgane, et pourquoi les kobzars étaient aveugles…

Ce qui est extraordinaire, c’est que cet homme qui a passé les trois quarts de sa vie privé de liberté ait trouvé en lui l’énergie de susciter et d’exprimer, avec une sincérité et un succès inouïs, l’aspiration des Ukrainiens à vivre enfin libre ! Toute sa vie, Chevtchenko réclama pour son peuple le droit de disposer de sa culture, de sa littérature, de sa parole. Par son œuvre, il « a ramassé les mots comme des perles pour les distribuer à son peuple » (Gogol).

 
La une de La Parole ukrainienne (n°3121, juillet 2020)

Une langue nationale : comme Du Bellay, Dante, Shakespeare, Cervantès ou Goethe, le poète Chevtchenko fonde sa langue nationale. Mais son œuvre dérange. L’expression poétique des doumés est censurée. Le Tsar persécute Taras: interdictions de parole, prison, bagne, relégation, s’enchaînent. Chevtchenko n’a vécu libre que 12 ans en 47 ans de vie !  

Une incroyable énergie! Comment cet obscur petit serf est-il devenu l’espace d’une courte vie dessinateur, graveur et peintre de talent, créateur de manuels pédagogiques, écrivain de génie, guide inspiré de toute une nation? Cela tient en quelques mots, toujours et plus que jamais valables : courage, fidélité à soi-même, respect de la vérité et liberté.  

Un homme libre… Rester fidèle à soi-même, ne pas tricher est fondamental pour Chevtchenko. Contrairement à Gogol, écrivain ukrainien qui russifia son Tarass Boulba sur ordre de la censure du tsar, (Gogol reçut 20 000 roubles pour ce reniement), et qui ne savait plus s’il était russe ou ukrainien, au point qu’il en mourut de dépression, Chevtchenko, lui, n’a jamais eu de doute sur son identité : profondément ukrainien, Chevtchenko est resté un homme libre.  

…Pour qui la liberté se nourrit de vérité. À un critique littéraire russe qui lui conseillait d’écrire en moscovite, il répondit : « Votre manteau est chaud, confortable, mais il n’est pas à ma mesure, et vos conseils sont intelligents mais cousus de mensonges » (« Les Haydamaks »). Et dans « Le Caucase », Taras affirme : « On ne peut pas tuer la VÉRITÉ. Elle est immortelle ».  

Un visionnaire. J’ai été touchée, enfin, par ces mots qui résonnent douloureusement aujourd’hui :

« L’Ukraine s’est battue, pourquoi ? / Pour que ses propres enfants, / Pires que ses ennemis, la crucifient ! » (« Messages au vivants et aux morts »). Mais ne cédons pas au désespoir… le poète n’a-t-il pas dit : « Luttez et vous vaincrez » ?  

Pour conclure, voici un extrait du « Poème à l’Ukraine », écrit par un autre poète, un descendant de cosaques zaporogues ukrainiens. (Vous pourrez découvrir son nom en lisant « La parole ukrainienne » email : laparoleukrainienne@gmail.com)   « …Ami Moscovite, que sais-tu de l’Ukraine ? / Peut-être son borchtch ou bien un certain Taras… / Mais connais-tu sa langue merveilleuse simple et pure ?» / […] / « Aussi, Camarade moscovite, ferme ta gueule / Et ne montre pas tes dents à l’Ukraine !».  

Marie-France Clerc  

Ce petit compte rendu a été écrit pour remercier Anatoly Tchumak mais aussi en souvenir de mon grand-père, Zinovij Jamkovij, qui avait appris à lire dans les ouvrages de Chevtchenko. Officier de Petlioura, Zinovij est resté fidèle au drapeau ukrainien. Je raconte sa vie dans mes livres, Cinq Zinnias pour mon inconnu et Un possible Voyage.

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